Le réemploi est déjà en marche. L’un des signes évident est que les produits en fin de vie ne sont plus considérés comme des déchets mais bel et bien comme des ressources. Nous sommes à un moment charnière pour que le réemploi « passe à l’échelle ». Et pour cela, il faut organiser la manière dont tous les acteurs de la chaîne de valeur travaillent ensemble : éco-organismes, ESS, distributeurs, collectivités, producteurs… L’objet de cette conférence consistait justement à identifier les choses qui fonctionnent et celles qu’il faut améliorer pour espérer franchir ce palier.
Réemploi : pourquoi tous les acteurs doivent jouer collectif
Pour passer d'initiatives encore dispersées à une véritable filière structurée, les acteurs du réemploi vont désormais devoir renforcer leur coopération. Un message largement partagé lors du salon REuse Economy Expo 2026, où les enjeux logistiques, économiques et réglementaires ont occupé une place centrale dans les débats. Notamment lors de la passionnante table ronde intitulée "Réemploi : Comment les filières REP accélèrent la transformation du modèle par la coopération et l’alignement des enjeux économiques, solidaires et environnementaux".
Les éco-organismes : des chefs d’orchestre qui ne peuvent pas jouer sans musiciens
Après avoir remarqué que la loi AGEC a constitué un tournant, Virginie Lefèvre, Responsable développement réemploi Ecologic, souligne que « les objectifs de réemploi fixés aux éco-organismes sont particulièrement ambitieux, puisque sur la filière des équipements électriques électroniques, l'objectif de réemploi est de 2% des équipements mis sur le marché. Cela peut paraître faible, mais quand on raisonne en tonnes, cela représente 10 000 tonnes de réemploi par an ». Or, elle rappelle que si ces objectifs incombent aux éco-organismes, ils reposent sur tous les acteurs qui interviennent – en l’occurrence, Ecologic compte 580 partenaires qui travaillent sur les 3E et bien plus si on compte les autres filières (près de 800). L’une des missions des éco-organismes consiste donc à monter un réseau de partenaires suffisamment étoffé et solide.
Par ailleurs, Virginie Lefèvre revient aussi sur la nécessité d’opérer une collecte préservante qui fait partie des rôles multiples des éco-organismes, pour sauvegarder le flux d’équipements réemployables.
Enfin, elle rappelle qu’avec la loi AGEC, le rôle des éco-organismes a évolué, notamment à travers le pilotage du fonds réemploi qui « correspond à 5% minimum du montant des éco-contributions perçues ». Des financements sur lesquels Guillaume Balas, Directeur Général de la Fédération Envie, reviendra avec passion lors de cette table ronde, rappelant l’importance de flécher le fonds réemploi vers l’ESS. « Car sans ce fléchage et ces soutiens, non seulement il n’y aura pas de réemploi fait par les ESS en France, mais il n’y aura pas de réemploi du tout à la fin » - dans le cas du textile et des 3E par exemple, l’activité des ESS est primordiale assure-t-il.
Des ressources que les distributeurs veulent eux aussi exploiter
Les distributeurs se sont eux aussi emparés du sujet. En matière de récupération, au-delà du cadre du un pour un, Boulanger organise chaque année l’opération Big Collecte depuis 2019. Depuis plusieurs années, le distributeur reconditionne également des appareils qu’il propose ensuite à ses clients. Gaëtane Lemarchand, Directrice de la transformation environnementale Boulanger, explique que l'enseigne s’est intéressée au réemploi pour répondre à une demande des clients - demande qui est encore en forte croissance. « Selon nos études, en 2025, plus de 40% de nos clients sont en demande de reconditionné, avec des marchés qui sont plus ou moins développés comme le smartphone ou le PC portable, où les taux sont supérieurs à 50% ». Elle indique que les plus jeunes générations montrent un appétit encore plus marqué pour le reconditionné (la tranche 18/25 ans notamment).
L’autre raison pour laquelle Boulanger s’investit dans le réemploi tient à sa stratégie environnementale : « plus de 80% de notre impact carbone est induit par les produits que nous mettons en vente auprès de nos clients. Si on arrive à changer notre mix produit en augmentant la part de reconditionné par rapport au neuf, on diminue l'impact de nos produits ». Sur de petits appareils comme un smartphone, l’impact carbone d’un équipement reconditionné est divisé par deux ; sur du gros électroménager, il est même divisé par trois ou par quatre.
Le neuf à prix cassé menace la rentabilité de l’activité de reconditionnement
Quant à Guillaume Balas, qui se place du point de vue des ESS, avec une pointe de provocation assumée, il questionne l’utilité de la loi AGEC. Selon lui, au global, « on peut considérer qu'il y a bien eu une augmentation du volume des appareils réemployés. C'est une réalité. Mais est-ce uniquement dû à la loi AGEC ou aussi à une évolution qui était de toute façon intrinsèque à la filière ? ». Il aborde une seconde question qui concerne cette fois l’ampleur de cette croissance. En effet, il estime que depuis 2020, les volumes d’appareils reconditionnés vendus par Envie ont augmenté d’environ 30% quand le gouvernement espérait X5. « Donc c'est une réussite partielle » conclut-il. Il identifie plusieurs freins évidents. Le premier, « c’est la concurrence du neuf pas cher en provenance de Chine. C’est une concurrence directe à l’économie circulaire et à la souveraineté économique de notre pays ». Il déplore que cela rende les ventes plus difficiles et mette même en péril la rentabilité de l’activité de reconditionnement.
Une indispensable coordination entre les acteurs du réemploi
Le second est d’après lui « un problème de pilotage ». « L'État n'a pas su être au rendez-vous », prévoyant une loi sans mettre en place les moyens pour la faire appliquer et surtout sans organiser d’interactions entre l’ensemble des acteurs. « il faut maintenant que nous passions à un stade coopératif au sein des filières (…) Or, il n’y a pas de coopération réelle s’il n’y a pas un partage sur l'essentiel de l'information et une possibilité de contribuer aux décisions ». Les éco-organismes, distributeurs et opérateurs doivent selon lui « avoir des espaces de co-construction » qui soient cadrés.
Daniel Broche, Directeur Général de Reconomia qui est le premier collecteur de 3E, abonde dans ce sens. « Il y a plein d’outils et plein de process mais il y a besoin d'animation pour que tout ça soit performant ». Il remarque également que « même s’il y a effectivement des financements grâce à la loi AGEC, rien ne garantit que tout ce qui est mis en place est efficient ». Lui ne parle pas seulement d’organisation en termes de pilotage mais également de logistique. Il évoque notamment le rôle central que la data peut occuper pour optimiser l’organisation de toute la chaîne. Il regrette que tous les appareils réemployables ne soient pas exploités au final ; c'est une piste d'amélioration à explorer. Bon nombre sont volés – ce qui est le cas des plus précieux. D’autres, des GEM, finissent au recyclage faute de place s’ils ne sont pas rapidement acheminés chez les reconditionneurs. Limiter ces « pertes » est un enjeu important pour faire grossir la somme de produits réemployables – et surtout de produits réemployables de qualité. Car Guillaume Balas alerte : si Envie se trouve cantonné à reconditionner des vieux produits de mauvaise qualité, les prix de vente devront être réduits en conséquence et Envie fermera des unités ; ce sont les objectifs communs en matière de réemploi qui seraient alors menacés. In fine, la coopération doit aussi servir à équilibrer le partage équitable du gisement.
Laissons le mot de la fin à Virginie Lefèvre, qui confirme que la coopération est une condition sine qua non pour passer à l’échelle : « j'entends souvent que celui qui fait le réemploi, c’est celui qui reconditionne et qui revend. Mais le réemploi, c'est avant tout une chaîne avec différents acteurs. Chaque acteur est un maillon et tout le monde est dépendant l'un de l'autre. On a tous besoin les uns des autres pour pouvoir exister et développer le réemploi ».


